« Une masse brune, une flamme citron, un rouge franc, un vermillon plus sourd, une grandeur triste » Pascal Quignard

Cette œuvre fait partie des scènes nocturnes dites méditatives du peintre, qui est alors dans sa période de maturité artistique. Marie-Madeleine, assise de profil partage la composition par sa diagonale : d’un côté, un pan laissé dans l’obscurité, de l’autre la table où repose un collier de perles et un miroir dans lequel se reflète une chandelle, source de lumière unique mais double. La toile entière est un dialogue entre clarté et obscurité, à la fois spirituelles et picturales. Les biens précieux, symboles des possessions terrestres tout comme le miroir ornementé, sont dispersés sur la commode et à ses pieds. Ils illustrent la vie à laquelle Madeleine, pécheresse repentie, a renoncé. Les memento mori, miroir et crâne posé sur les genoux, symbole du temps qui passe, sont là pour nous rappeler le caractère provisoire de la vie et la nécessité de se détacher du réel. Madeleine est-elle en train de méditer ou de faire pénitence ? Le grand calme qui l’entoure, renforcé par les formes géométriques grandement simplifiées, ovales, trapèzes, rectangles, plaiderait pour la première hypothèse.

Madeleine se reconnait à sa beauté et à sa longue chevelure. Les Madeleine de La Tour - il a peint au moins quatre versions du sujet - sont de profil, sans artifice, jamais séductrices, ni dévotes ni en proie à une extase mystique, répondant ainsi aux injonctions de la Contre-Réforme faisant de Marie-Madeleine la personnification de la Pénitence. Volontairement dépouillée de tout accessoire mais baignée d’une douceur enveloppante, la jeune femme est absorbée dans une rêverie religieuse, réflexion simple sur sa beauté éphémère et l’éternité céleste, comme une métaphore de l’avènement de la réflexion sur le sujet. C’est bien le sens de cette courtisane qui se dépouilla de tout pour suivre le Christ en acceptant les pires épreuves. On attribue aux moines de Vézelay au VIème siècle la suite de la légende : arrivée en Provence, elle se serait retirée dans la grotte du massif de la Sainte Baume pour une pénitence de plus de trente ans.

Cependant, il y a ambiguïté, car si de La Tour est plus proche historiquement des ordres mendiants, il y a dans son refus formel de la scénographie spectaculaire et de l’arabesque de la Contre-Réforme, une parenté avec le jansénisme, même si moins radicale que chez Philippe de Champaigne. La Madeleine lunaire de La Tour est à l’opposé de la sculpture de Donatello, torturée, décharnée, hirsute, ou de la jeune fille tourmentée par un conflit intérieur douloureux du Caravage. Elle n’est pas indigne, le ventre gonflé en voie de putréfaction, comme Marie dans La mort de la vierge du même peintre. Le divin est bien présent chez de La Tour, il s’agit d’un tableau mystique. Et en même temps, on ne peut souscrire totalement à la thèse d’un peintre janséniste : il y a chez de La Tour une complaisance pour les peintures de genre, bien qu’elles fussent probablement des commandes, les sujets triviaux comme La diseuse de bonne aventure, Le veilleur, La rixe des musiciens… Il y a aussi une adhésion à la chair : ses Madeleine ont un cou long et potelé, un visage plein, une profonde échancrure dans le décolleté, un ventre rond…

La nuit lumineuse

La chandelle, héritée de la tradition des peintres du Nord, éclaire le haut du corps, l’ivoire de la peau et le blanc de la chemise, dans un ton sur ton qui fait naître des ombres, comme un contraste entre la pureté et la sensualité du rouge sang de la robe. La lumière vacillante de la chandelle envahit tout ce qu’elle peut éclairer, modèle les formes, crée des subtilités de mouvements dans les drapés. Elle éclaire toujours de l’intérieur, contrairement aux toiles du Caravage où la lumière est comme projetée de l’extérieur de la toile. Et puis la peau, l’opalescence des chairs, que la lumière pénètre et rend vivante en passant à travers la main, ce qui est un tour de force pictural. L’éclat même du cadre ciselé du miroir tranche avec la matière brute et sombre de la table. La prouesse technique de la flamme reflétée dans le miroir nous rappelle une fois encore que le miroir est un passage entre deux mondes, extérieur et intérieur. Madeleine découvre sa propre lumière, toute la richesse de son monde intérieur à côté duquel les perles éparpillées comptent peu. La nuit de de La Tour est la nuit lumineuse : c’est l’être à la révélation de lui-même. La présence de la flamme est la présence réconfortante de l’obscurité. La nuit lui permet la découpe des volumes, la simplification des formes qui lui confère une modernité indubitable qui influencera le XXème siècle, notamment le peintre chrétien Maurice Denis.

« Les personnages de La Tour sont des hommes et des femmes du réel qui vivent dans une métaphore qui est celle de la nuit ». (Robert Fohr). Il ne retient des attributs des Marie-Madeleine que le crâne et le miroir, il actualise les écritures ; même le Caravage mettait des ailes à ses anges bien que ses modèles fussent repérés dans les ruelles. Et cette nuit est silencieuse, comme une nuit à la campagne, en pleine nature lorsqu’on tend l’oreille pour percevoir les bruissements de feuille et du monde vivant. Dans la Rome du Caravage, la nuit est habitée, éclairée, peuplée d’éclats de voix ; en Lorraine pendant la guerre de 30 ans, la nuit est angoissante. Si le Caravage est le peintre du tumulte, de La Tour est celui du silence. Il fait l’expérience des ténèbres, moment privilégié de la rencontre avec Dieu, la nuit comme métaphore de la condition humaine, de la solitude. La nuit ne symbolise alors plus l’absence de lumière mais la lumière noire invisible accessible aux seuls êtres spirituels, la source de toute manifestation. C’est la nuit obscure des mystiques espagnols du XVIème siècle.

Mais le miroir ne reflète rien. Que la chandelle. Et la chandelle à demi consumée va bientôt s’éteindre, ramenant la pièce vers le monde des ténèbres. Fragilité du moment… La longueur de la flamme fait écho à la longueur de la vie. Madeleine en est la vestale et nous sommes l’intrus. Nous avons troublé le silence, nous avons vu. Et la vision est mortifère, à l’instar d’Icare s’approchant trop près du soleil.

Georges de La Tour, La Madeleine aux deux flammes, v. 1640,
huile sur toile, 133 x 102 cm,
The Metropolitan Museum of Art New York

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